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Comment les distributeurs de cinéma réagissent-ils à la crise sanitaire ?

May 12, 2020 3:32:15 PM / by Astrid Jansen

Les salles sont fermées mais le cinéma continue d’exister comme nous l’ont démontré des professionnels de ce même cinéma et dont nous transmettons les mots dans cet article.  Tinne Bral et Christian Thomas de Imagine film mais aussi Olivier Van den Broeck qui dirige The Searchers, sont distributeurs en Belgique. Comment réagissent-ils à cette crise inédite et, surtout, stupéfiante ? L’écran ne semble pas si noir…

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Fermeture des salles mais aussi des bureaux, sorties en salle gelées, rentrées d’argent drastiquement étrécies, chambardement des line-up… Les impacts du Corona virus sur le métier de distributeur sont multiples et font naitre des réflexions communes et solidaires entre acteurs du secteur. S’il est encore trop tôt pour définir les contours concrets de cette évolution comme l’étendue des dommages, il est certain que plus rien ne sera comme avant. Car il faut réagir dans l’urgence, s’adapter, se réajuster et perdurer.  « En ce moment, on fait une liste de sorties mais on devra peut-être la déchirer demain. C’est difficile de travailler dans l’abstrait et s’ils rouvraient les salles le 1er juin ce serait trop tôt. Nous ne sommes pas prêts», explique Tinne Bral. Et Olivier Van den Broeck d’ajouter, enthousiaste : « Nous avons dû changer de modèle très rapidement.  Quel film ressortir en salle ? Quand choisir la VOD ? Que faire en automne ? Quels deals avec Telenet, Amazon, et autres nouveaux partenaires ? Tout un mécanisme s’est mis en place presque immédiatement. Et si il y a une chose qu’il faut retenir, c’est que le public demande des films. On voit que la valeur d’un catalogue s’élève. Avant, nous estimions que trois, quarte ans après la sortie d’un film, nous avions quasiment tout exploité mais aujourd’hui, nous voyons une vie nettement plus longue. »

"Si il y a une chose qu’il faut retenir,
c’est que le public demande des films.
On voit que la valeur d’un catalogue s’élève."

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Tinne Bral et Christian Thomas (Imagine Film)

 

VOD or not VOD ?

Les distributeurs se sont temporairement repliés sur la VOD. Chez Imagine, elle est réservée aux films sortis en salles plusieurs semaines avant le confinement (et donc ayant épuisé le plus gros de leur potentiel) ou encore, réservée à des films nouveaux plus ciblés, de niche, qu’il aurait été difficile de sortir dans un marché incertain et très concurrentiel. « Quand les salles rouvriront, dans des conditions difficiles et très loin de leur capacité, elles vont privilégier les films porteurs - traduction: les films de studio ou, pour les films art et essai, à forte notoriété» précise Christian Thomas. Est-ce que les distributeurs sont contents des résultats de cette VOD ? Oui, « il y a de quoi se réjouir » et Tinne Bral s’est montrée particulièrement enthousiaste face au succès d’un film comme Adoration. Mais les recettes générées par la VOD Premium n’ont absolument rien à voir avec les recettes générées pas la salle. Christian Thomas précise : « on parle dans le meilleur des cas de quelques milliers d’euros... Pour la plupart (et je parle ici de tous les distributeurs indépendants puisque nous partageons nos chiffres) ils ne dépassent  pas 1000 €. De l’argent de poche... Et une situation totalement catastrophique pour tous les indépendants. »  

Chez The Searchers aussi, les films qui demandent une sortie en salles sont temporairement bloqués et le lancement de films niche en VOD n’est pas du tout leur stratégie. « Les films trop ciblés ou art et essai ne marchent en général pas bien en VOD. Elle demande plutôt des films qui résonnent de façon mainstream. » Pour les distributeurs, la chaine d’exploitation est interrompue, et tout comme pour les majors américains, ils ne peuvent pas tous sortir en VOD directement, pour commencer l’exploitation à tout prix. « Le problème est donc une interruption dans notre activité, au moment où tous les films “disponibles dans notre slate” sont épuisés (i.e. notre slate fonctionne vraiment comme notre stock) », continue Olivier. « Normalement il y a 4 mois d’exclusivité pour la salle. On a raccourci certaines fenêtres car  la carrière salle a été brutalement interrompue. Par exemple, sur un film  sorti en salles 48h avant le début du confinement, on a trouvé un deal exclusif pour le streaming avec Amazon. » Si les plateformes locales  ne peuvent pas générer des montants considérables, car l’achat des droits et l’acquisition sont très chères et ne peuvent pas être compensées par quelques milliers d’euros de VOD, certains deals avec des streamers et télés sont des ventes très intéressantes comme nous l’a confirmé Olivier Van Den Broeck.

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Majors vs indépendants, qui s’en sort le mieux ?

Ces dernières semaines, nous avons pu lire dans la presse spécialisée que les distributeurs indépendants ont plus de facilité que les studios à passer des sorties en salles à la VOD car il n'est pas facile pour les studios d'annuler une sortie en salle tandis que les petits distributeurs ont découvert qu'ils pouvaient être plus flexibles. Mais, il semblerait en fait que les majors, avec les films familiaux et grand public, s’en tirent plutôt bien. Impossible de le savoir en fait à ce stade car personne n’a leurs chiffres si ce ne sont quelques retours indirects des plateformes. Christian Thomas précise « aux Etats-Unis, Universal s’est mis à dos la plus grosse chaine de cinema au monde (AMC qui a décidé de boycotter les films d’Universal) après avoir fait valoir de très bons résultats avec leur film TROLLS, sorti en VOD, et que dorénavant ils pratiqueraient systématiquement du Day-and-Date pour leurs sorties, ce qui est une véritable révolution... Mais sans grande surprise quand on sait que Universal appartient à Comcast, le Proximus américain....» Mais il n y a pas de débat ici. La réalité est telle que les distributeurs, grands ou petites, s’en sortent tous aussi mal. L’absence des « recettes salle » a creusé un trou qui ne peut pas être compensé par la VOD. Même si elle augmente ces derniers temps, elle n’a rien à voir avec la carrière à succès en salle. 

La salle est importante, les distributeurs préfèrent attendre

Dans le cas d’Imagine , le film La bonne épouse par exemple, sorti le 11 mars avait pris la tête des nouveautés mais a été coupé en plein dans son élan. Pour ce film, la VOD n’a jamais été envisagée, « Nous comptons donc bien le ressortir en salles, mais on ne fera jamais les résultats qu’on aurait pu espérer suite à la sortie en salles», explique encore Tinne Bral. Ce choix de ne pas se replier entièrement sur la VOD est important. Les salles d’ailleurs veulent que les distributeurs gardent du bon  contenu et de l’exclusivité et de leur côté, les distributeurs ont besoin des salles. C’est une relation réciproque. Les quatre films diffusés en  VOD Premium de Imagine sont The Wild Goose Lake, Adoration, A White, White Day et La vie invisible d'Eurídice Gusmão. "Ces films se défendent pas mal en VOD. Par contre le film japonais A Girl Missing, qui devait sortir le 6 mai, a été diffusé en ligne dans le cadre du festival MOOOV et là on a constaté que c’est plus difficile,….  C’est un film a voir sur grand écran, il ne faut pas se lever pour aller chercher quelque chose dans le frigo. C'est un film qui demande l’attention complète du spectateur, un film qui mérite la salle." Dans quelques jours, les distributeurs se réuniront avec les exploitants. On doit travailler ensemble.  Les distributeurs s’attendent à vivre avec des restrictions pendant encore des mois, peut-être une année, peut-être plus. Qui sait ? Tinne bral conclut, « Pour la fin de l’été, nous gardons des films importants tels que Corpus Christi ou Crash. Il faudra dépasser notre angoisse de l’autre quand les salles rouvriront mais je pense que les cinéphiles auront encore envie d’aller au cinéma ! On le voit, lors du confinement, les citoyens se « gavent » de culture. »

 

La qualité des catalogues de films plus anciens

Dans chaque crise, il y a des richesses à découvrir. « Nous vivons une période intense et difficile et c’est là que nous avons découvert que nos catalogues avaient plus de valeur que nous le pensions », explique Olivier Van den Broeck. Nous lui avons demandé comment il faisait pour garder un esprit « optimiste » dans une situation aussi terrifiante. Il répond « ‘Les recettes salles sont à zéro. La question est donc d’exploiter de façon optimum les droits Pay TV, le streaming, la VOD, etc. et là quand un distributeur a un bon réseau, il se rend compte de la multitude des possibilités. Il y a pas mal de deals à faire.  Même si on ne bénéficie pas de façon directe du succès des streamers, la demande du public fait que les streamers et les chaines tv doivent aussi alimenter leur slate de films. Le montants de nos recette est en net recul mais nous nous sommes rendus compte, au moins, de notre capacité à la flexibilité et la valeur de notre catalogue de films plus anciens a augmenté. » Olivier ajoute que « c’est chouette en tant que cinéphile de voir que ce sont les meilleures film en terme de qualité et non en terme de succès qui marchent le mieux aujourd’hui. Ce sont des films qui ont reçu un statut culte ou classique au fil des ans. » De notre côté, chez Moonday, nous sommes ravis de cette vision car nous voulons offrir la possibilité aux professionnels du cinéma de réaliser tous ces deals de manière efficace, notamment grâce à des nouveaux outils mais surtout à la centralisation des données qui passe par la visibilité de leur catalogue complet et aux liens qu’elle crée entre les sociétés.

Pendant les travaux, la distribution reste ouverte

 Nous en avons eu la confirmation, les distributeurs continuent de travailler. D’une part pour les diffusions en ligne, d’autre part l’accompagnement des films, le développement de partenariats, la signature deals, la communication, les plans médias. Une dynamique se met en place, les professionnels pensent ensemble et dessinent des plans pour sauver leur activité. Est-ce que la réclusion forcée est bénéfique en un sens ? Les craintes quant aux implications financières sont trop fortes. Mais, chez Moonday, plus que jamais, nous voulons encourager les pactes solidaires, les contrats productifs, les nouvelles rencontres de professionnels et on le voit dans les discussions avec les distributeurs, l’espoir d’un changement, d’un travail commun de partenariats est aussi là. L’espoir reste très fort.

 

 

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Written by Astrid Jansen

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