Moonday - Cinema & audiovisual stories

La parole de producteurs, à un moment T de la crise Covid

May 27, 2020 9:03:53 AM / by Astrid Jansen

Être producteur, c’est avoir ce caractère optimiste bien trempé qui favorise la résolution de problème. Aujourd’hui, ces experts de la solution, sont inquiets mais d’avantage prudents. Et c’est dans cette situation de brouillard total et menaçant que nous avons parlé à quelques-uns d’entre eux, conscients qu’au moment où le monde connait une crise instable leur opinion et réactions peuvent changer d’un jour à l’autre.

Capture d’écran 2020-05-27 à 08.40.25

Jusqu’au 22 mai, les producteurs belges et avec eux le secteur de la culture tout entier - c’est-à-dire plus de 200 000 travailleurs -  se sentaient « transparents », « insignifiants ». Les voix se sont levées avec pour slogan « No culture, No Future ».  Le 22 mai 2020, la Fédération Wallonie-Bruxelles a débloqué 6 millions d’euros pour venir en aide au cinéma et à l’audiovisuel, un secteur quasi à l'arrêt total. Pensée avec le Centre du cinéma et de l'audiovisuel (CCA), cette aide s’ajoute aux actions prises par le gouvernement via le fonds d’indemnisation des opérateurs et complète les mesures d’assouplissement d’urgence du tax shelter votées le 20 mai par le Fédéral.  

Si les producteurs se disent contents de ces mesures, des difficultés énormes doivent encore être solutionnées pour les tournages. Jean-Yves Roubin, co-président de l’Union des producteurs de films francophones (UPFF) et fondateur de la société Frakas Productions résume la situation, « les assurances ne nous couvrent pas sur le Covid. A l’instar d’autre pays, pour pallier le manquement des assurances classiques, nous lançons des démarches pour mettre en place un fond de garantie. Nous avons aussi le problème des masques et  barrières d’hygiènes impossibles à respecter par les acteurs dans certaines scènes. On réfléchit à des des mesures de protection sanitaire, notamment au travers de l’utilisation de tests. Ces mesures sont compliquées à mettre en place et très onéreuses.» Tout cela prend d’autant plus de temps que, en Belgique, les responsabilités sont diluées. À cela s’ajoute aussi un conflit d’agenda, sans compter le probable impact sur la création artistique. L’époque n’a jamais été aussi incertaine.

Capture d’écran 2020-05-27 à 08.54.36Jean-Yves Roubin, co-président de lUPFF et fondateur de Frakas Productions

« Nous ne pouvons pas télétourner »

Les producteurs ont privilégié le télétravail dès le début de la crise et, comme beaucoup d’autres, ont dû faire appel au chômage technique pour la majorité de leurs employés. Au sein de l’UPFF, un groupe de travail Reprise et tournage a été créé. « Ce groupe travaille d’arrache-pied depuis plusieurs semaines », explique encore Jean-Yves Roubin. Et de préciser : « nous avons étudié l’impact budgétaire que les mesures avaient sur nos projets. On parle de 8 à 12% du budget de fabrication. C’est colossal ! Et sans intervention et aides de nos partenaires, certains projets seront en danger et devront certainement repartir en financement. » Une chose est sûre, tourner un film ou une série tv n’a plus le même cout aujourd’hui qu’il y a six mois. Selon Christophe Toulemonde, Head of Productions & Financial Manager de Belga Film Fund & Belga Productions, « si les financiers de l’audiovisuel veulent être livrés du programme qu’ils voulaient diffuser, ils doivent payer plus. Au-delà des aides et d’un fonds de garantie, c’est indispensable si l’on veut reprendre les tournages. »

Facetune_05-02-2019-18-33-32Annabella Nezri, ceo de Kwassa Films et co-présidente de l’UPFF

« Mettre en place les procédures covid représente
un surcout variable selon les productions
qui représente plus ou moins 10% du budget du film. »

 

Un fond de garantie et une réforme du tax shelter nécessaires

La mise en place d’un fonds de garantie prendrait en charge un éventuel arrêt de tournage. « En France un tel fond a été créé, l'Etat a débloqué 50 millions d’euros pour indemniser les sociétés de production en cas de suspension d’un tournage à cause d'une contamination au sein de l’équipe», précise à son tour la productrice Annabella Nezri, ceo de Kwassa Films et co-présidente de l’UPFF. « Ce qui nous inquiète aussi, c’est la situation du tax shelter. Cet incitant fiscal repose sur les bénéfices des sociétés qui vont forcément diminuer cette année. L’impact sera important sur le financement global du tax shelter en 2020 et 2021. C’est un problème en cascade. Les amendements passés vont nous donner une bulle d’air mais le tax shelter est un dossier qu’il faut travailler en profondeur et qui demande une réforme pour permettre aux films de continuer à se financer. » Si Annabella Nezri nous promet être de nature optimiste, elle se dit néanmoins  « très inquiète, comme tous mes confrères ».  

Dans la perspective de la reprise des tournages, résumons les principaux soucis pour les producteurs : les assurances classiques « tout risque production » ne sont pas prêtes, le cout des tournages augmente d’environ 10% et les producteurs font face à des conflits d’agenda. « En ce moment, si un tournage doit s’arrêter à cause du Covid, ce sera la responsabilité du producteur.  La situation pourrait mettre des sociétés en faillite. Ce n’est pas une profession qui crie au loup. Tant qu’il n’y a pas d’assurance, beaucoup de producteurs se posent encore la question de savoir s’ils vont retourner », alerte Christophe Toulemonde, « le producteur qui gagnait moyennement sa vie sur un projet, risque de ne pas la gagner du tout, voire de tout perdre en un projet s’il n’est pas assuré ».

EPU_AED_Kursk_02Christophe Toulemonde, Head of Productions & Financial Manager de Belga Film Fund & Belga Productions

La reprise des tournages de films et série

Les premiers tournages qui vont avoir lieu seront sans aucun doute les plus simples en termes de tournage en contexte de tournage Covid, ou ceux pour lesquels il ne reste pas beaucoup de jours. On voit aussi, comme le fait remarquer Annabella Nezri que « les projets qui repartent aujourd’hui sont ceux des gros studios et plateformes car ils peuvent prendre le risque en charge ».  Jean-Yves Roubin pense particulièrement « qu’il y aura un « effet de goulot » à la reprise. Certains projets ont été arrêtés en préparation, mais avaient déjà établi leur équipe avec des postes cadre. J’imagine qu’ils seront privilégiés. Évidemment, on parle un peu dans le vide, vu qu’on n’a pas de visibilité concrète sur la suite. Par ailleurs cet impact sur le planning ne va certainement pas s’arrêter à la reprise, il faudra de nombreux mois pour replannifier les projets et rattraper le retard subi. » En ce moment personne ne prend la main pour organiser ces plannings. Concrètement, « chaque producteur prend contact avec les équipes, pour faire en sorte que les gens soient disponibles » explique Christophe Toulemonde.

À cet égard, avec l’aide de l’UPFF et de producteurs de divers pays, Moonday est en train de développer une solution pour regrouper les informations sur les arrêts et les reprises de tournages. Correctement utilisée, Moonday peut permettre d’identifier les confrontations éventuelles de dates de tournage au niveau du casting principal (ou des rôles principaux), des postes cadre et du matériel technique mais encore d’identifier les nouveaux délais de livraisons pour les acheteurs (télévisions, distributeurs) et les exploitants. Selon Christophe Toulemonde, « Clairement, un outil comme Moonday peut être intéressant. » D'autant que 90% des films en question sont déjà présents dans Moonday... ce qui nécessitera très peu de travail de la part des sociétés de production et un partage efficace avec tous les partenaires des films et des associations afin de trouver les meilleures solutions en concertation.

Pour conclure, de manière générale, sur le sujet des tournages de film, les producteurs sont unanimes, la situation est très inquiétante mais il s’agit d’être humble dans la prise de parole car aucune visibilité, même à court termes, n’est permise aujourd’hui. Néanmoins, il faut agir, pour les sociétés mais aussi les comédiens, les artistes, les techniciens.

 

« Si on ne bouge pas,
beaucoup de métiers vont mourir. »

Tags: cinema industry, cinema producers, covid, salles de cinéma, producteurs, shooting, tournages

Written by Astrid Jansen

Subscribe to Email Updates

Recent Posts